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PERONNIK L'IDIOT
EMILE SOUVESTRE,
Le Foyer Breton - 1844
Vous n'êtes pas sans avoir rencontré de ces pauvres innocents
que le prêtre a baptisés avec de l'huile de lièvre et
qui ne savent que s'arrêter devant les portes pour demander
leur pain. On dirait des veaux qui ont perdu le chemin
de leur étable. Ils regardent de tous les côtés avec
de grands yeux et la bouche ouverte, comme s'ils cherchaient
quelque chose ; mais ce qu'ils cherchent n'est pas assez
commun dans le pays pour qu'on le trouve sur les grands
chemins, car c'est de 1'esprit.
Peronnik était un de ces pauvres idiots
qui ont pour père et mère la charité des Chrétiens. Il allait
sans savoir où ; quand il avait soif, il buvait aux fontaines
; quand il avait faim, il demandait aux femmes qu'il voyait
sur leurs seuils, les croûtes de rebut ;quand il avait sommeil,
il cherchait une meule de paille et creusait son lit, comme
un lézard.
Du reste, Peronnik n'était pas mal
vêtu pour son état. Il avait une culotte de toile à laquelle
il ne manquait que le fond, un gilet garni d'une manche
et la moitié d'un bonnet qui avait été neuf. Aussi, quand
Peronnik avait mangé, il chantait de tout son coeur, et
il remerciait Dieu, soir et matin, de lui avoir fait tant
de présents sans y être obligé. Quant à savoir un métier,
Peronnik n'en avait jamais appris ; mais il était habile
en beaucoup de choses. Il faisait autant de repas qu'on
voulait, il dormait plus longtemps que personne, et il imitait
avec sa langue le chant des alouettes. Il y en a maintenant
plus d'un dans le pays qui n'en pourrait pas faire autant.
A l'époque dont je vous parle (c'est-à-dire
il y a mille ans et plus), le pays du blé blanc n'était
pas tout à fait comme vous le voyez aujourd'hui. Depuis
ce temps-là bien des gentilshommes ont mangé leur héritage
et changé leurs futaies en sabots; aussi, la forêt de Paimpont
s'étendait-elle sur plus de vingt paroisses. Il y en a même
qu'elle passait la rivière et allait rejoindre Elven.
Quoi qu il en soit, Peronnik arriva
un jour à une ferme bâtie sur la lisière du bois, et, comme
il avait déjà longtemps que la cloche du Benedicite sonnait
dans son estomac, il s'approcha pour demander à manger.
La fermière était justement à genoux
sur le seuil de la porte et se préparait à nettoyer la bassine
à bouillie avec sa pierre à fusil ; mais quand elle entendit
la voix del'idiot qui demandait à manger au nom du vrai
Dieu, elle s'arrêta et lui tendit le chaudron.
- Tiens, dit-elle, mon pauvre Jean
le Veau mange le gratin et dis un Pater pour nos pourceaux
qui ne peuvent pas engraisser.
Peronnik s'assit à terre, mit la bassine
entre ses jambes, et se mit à gratter avec ses ongles; mais
il ne réussissait à trouver que bien peu de chose, car toutes
les cuillers de la maison avaient déjà passé par là. Cependant
il se lécha les doigts, en faisant entendre un grognement
de satisfaction, comme s'il n'eût jamais mangé rien de meilleur.
- C'est de la farine de mil, dit-il
à demi-voix, de la farine de mil détrempée avec du lait
de vache noire par la meilleure faiseuse de tout le bas
pays.
La fermière, qui s'en allait, se retourna
flattée.
- Pauvre innocent, dit-elle, il en
reste bien peu ; mais j'ajouterai uu morceau de pain de
méteil.
Elle apporta au jeune garçon l'entamure
d'une miche qui arrivait du four ; Peronnik y mordit comme
un loup dans une cuisse d'agneau et s'écria qu'il devait
avoir été pétri par le boulanger de monseigneur l'évêque
de Vannes ! La paysanne enorgueillie répondit que c'était
bien autre chose quand on le mangeait avec du beurre nouvellement
baratté et, pour le prouver, elle en apporta dans la petite
écuelle couverte. Après en avoir goûté, l'idiot déclara
que c'était du beurre vivant, que celui de la semaine blanche
ne le valait pas, et, afin de mieux appuyer ses éloges,
il étendit sur son entamure tout ce qui se trouvait dans
la sébile. Mais le contentement empêcha la fermière de s'en
apercevoir, et elle ajouta encore à ce qu'elle avait déjà
donné un morceau de lard qui restait de la soupe du dimanche.
Peronnik vantait toujours plus chaque
morceau et avalait tout, comme si c'eût été de l'eau de
source, car il n'avait point fait, depuis bien longtemps,
un pareil repas. La fermière allait et venait, tout en le
regardant manger, et ajoutait par-ci par-là, quelques bribes
qu'il recevait en faisant le signe de la croix.
Pendant qu'il était ainsi occupé à
prendre des forces voilà qu'un cavalier armé parut à la
porte de la maison, et s'adressa à la femme pour lui demander
le chemin du château de Kerglas.
- Jésus mon Dieu ! monsieur le gentilhomme,
est-ce-là que vous allez ? s'écria la fermière.
- Oui, répondit l'homme de guerre,
et je suis venu pour cela d'un pays si éloigné, qu'il a
fallu marcher trois mois, nuit et jour, pour arriver jusqu'ici.
- Et que venez-vous chercher à Kerglas
? reprit la Bretonne.
- Je viens chercher le bassin d'or
et la lance de diamant.
- Ce sont donc deux choses d'un grand
prix ? demanda Peronnik.
- D'un plus grand prix que toutes
les couronnes de la terre, répondit l'étranger, car outre
que le bassin d'or produit, à l'instant, les mets et les
richesses que l'on désire, il suffit d'y boire pour être
guéri de tous ses maux, et les morts eux-mêmes ressuscitent
en le touchant de leurs lèvres. Quant à la lance de diamant,
elle tue et brise tout ce qu'elle touche.
- Et à qui appartiennent cette lance
de diamant et ce bassin d'or ? reprit Peronnik émerveillé.
- A un magicien que l'on appelle Rogear,
et qui habite le château de Kerglas, répondit la fermière
; on le voit tous les jours passer, à la lisière du bois,
monté sur sa jument noire que suit un poulain de treize
mois ; mais nul n'oserait l'attaquer car il tient dans sa
main la lance sans merci.
- Oui, reprit l'étranger, mais l'ordre
de Dieu lui défend de s'en servir au château de Kerglas.
Dès qu'il y arrive, la lance et le bassin sont déposés au
fond d'un souterrain obscur qu'aucune clef ne peut ouvrir
; aussi est-ce là que je veux aller attaquer le magicien.
- Hélas vous ne pourrez réussir, mon
maitre, reprit la paysanne plus de cent autres gentilshommes
ont, essayé l'aventure, avant vous, sans qu'aucun ait reparu.
- Je le sais, bonne femme, répliqua
le cavalier, mais ils n'avaient pas reçu, comme moi, les
instructions de l'ermite de Blavet.
- Et que vous a dit l'ermite ? demanda
Peronnik.
- Il m'a averti de tout ce que j'aurai
à faire, reprit l'étranger ; d'abord il faudra que je traverse
le bois trompeur où toutes espèces d'enchantements seront
employées pour m'effrayer et me faire perdre ma route. La
plupart de ceux qui m'ont précédé s'y sont égarés et y ont
péri de froid, de fatigue ou de faim.
- Et si vous le passez ? dit l'idiot.
- Si je le passe, continua le gentilhomme,
je rencontrerai un korigan armé d'un aiguillon de feu qui
réduit en cendres tout ce qu'il touche. Ce korigan veille
près d'un pommier auquel il faudra que je prenne une pomme.
- Et ensuite ? ajouta Peronnik.
- Ensuite, je trouverai la fleur qui
rit, gardée par un lion dont la crinière est formée de vipères,
et il faudra que je cueille la fleur ; après quoi j'aurai
à passer le lac des dragons, à combattre l'homme noir armé
d'une boule de fer qui atteint toujours le but et revient
d'elle-même à son maître ; j'entrerai enfin dans le vallon
des plaisirs, où je verrai tout ce qui peut tenter un chrétien
et le retenir, et j'arriverai à une rivière qui n'a qu'un
seul gué. Là se trouvera une dame vêtue noir que je prendrai
en croupe et qui me dira ce que je dois faire.
La fermière essaya de prouver à l'étranger
qu'il ne pourrait jamais supporter toutes ces épreuves mais
celui-ci répondit que ce n'était point là une affaire à
être jugée par les femmes, et, après s'être fait indiquer
1'entrée de la forêt, il mit son cheval au galop et disparut
parmi les arbres.
La fermière poussa un gros soupir,
en déclarant que c'était un mort de plus que le Christ allait
avoir à juger ; elle donna quelques croûtes à Peronnik et
l'engagea à continuer son chemin.
Celui-i allait suivre son conseil
lorsque le maître de la ferme arriva des champs. Il venait
justement de renvoyer l'enfant qui gardait les vaches à
l'entrée du bois, et il cherchait, dans son esprit, comment
il pourrait le remplacer.
La vue de l'idiot fut pour lui un
trait de lumière ; il pensa qu'il avait trouvé ce qui lui
manquait, et, après quelques questions, il demanda brusquement
à Peronnik s'il voulait rester à la ferme pour surveiller
le bétail. Peronnik eût préféré avoir à se surveiller tout
seul, car et personne n'avait plus de courage que lui pour
ne rien faire ; mais il sentait encore sur ses lèvres le
goût du lard, du beurre frais, du pain de méteil et du gratin
de mil ; aussi se laissa-t-il tenter et accepta-t-il la
proposition du fermier.
Celui-ci le conduisit sur-le-champ
au bord de la forêt ; il compta tout haut les vaches (sans
oublier les génisses), !ui coupa une baguette de coudrier
pour qu'il pût les conduire, et l'avertit de les ramener
au soleil couchant.
Voilà donc Peronnik devenu curé de
bestiaux, devant les empêcher de mal faire, et courant de
la noire à la rousse et de la rousse à la blanche pour les
retenir où il fallait.
Or, pendant qu'il courait ainsi de
côté et d'autre, il entendit tout à coup des pas de chevaux,
et il aperçut, dans une des allées du bois, le géant Rogéar
assis sur sa jument, suivi du poulain de treize mois. Il
portait au cou le bassin d'or et à la main la lance de diamant
qui brillait comme une flamme. Peronnik effrayé se cacha
derrière un buisson ; le géant passa près de lui, puis continua
sa route. Lorsqu'il eut disparu, l'idiot sortit de sa cachette
et regarda le côté par lequel il était parti, mais sans
pouvoir reconnaître le chemin qu'il avait suivi.
Cependant des cavaliers armés arrivaient
sans cesse pour chercher le château de Kerglas et on n'en
voyait aucun revenir. Le géant, au contraire, faisait tous
les jours sa promenade. L'idiot, qui avait fini par s'enhardir,
ne se cachait plus lorsqu'il passait, et le regardait, de
loin, avec des yeux d'envie, car le désir de posséder le
bassin d'or et la lance de diamant grandissait chaque jour
dans son coeur. Mais il en était de cela comme d'une bonne
femme, c'était une chose plus facile à souhaiter qu'à obtenir.
Un soir que Peronnik était seul dans
la pâture, comme d'habitude, voilà qu'un homme à barbe blanche
s'arrêta à la lisière de la forêt. L'idiot crut que c'était
encore quelque étranger qui venait pour tenter les aventures,
et il lui demanda s'il ne cherchait pas la route de Kerglas.
-Je ne la cherche pas, car je la connais,
répondit l'inconnu.
- Vous y êtes allé et le magicien
ne vous a pas tué ! s'écria Peronnik.
- Parce qu'il n'avait rien à craindre
de moi, répliqua le vieillard à barbe blanche ; on me nomme
le sorcier Bryak et je suis le frère aîné de Rogéar. Quand
je veux l'aller visiter je viens ici, et, comme malgré ma
puissance, je ne pourrais traverser le bois enchanté sans
m'égarer, j'appelle le poulain noir pour me conduire.
A ces mots, il traça trois cercles
avec son doigt sur la poussière, répéta tout bas des paroles
que le démon apprend aux sorciers, puis il s'écria :
Poulain libre des pieds, poulain libre des dents,
Poulain, je suis ici, viens vite,
je t'attends.
Le petit cheval parut aussitôt. Bryak lui mit un licou,
une entrave, monta sur son dos et le laissa rentrer dans
la forêt.
Peronnik ne dit rien à personne de
cette aventure mais il comprenait maintenant que la première
chose pour se rendre à Kerglas était de monter le poulain
qui connaissait la route. Malheureusement il ne savait ni
tracer les trois cercles, ni prononcer les paroles nécessaires
pour faire entendre l'appel :
Poulain libre des pieds, poulain libre des dents,
Poulain, je suis ici, viens vite,
je t'attends.
Il fallait donc trouver une autre manière de s'en rendre
maître, et, une fois qu'il serait pris, le moyen de cueillir
la pomme, de saisir la fleur qui rit, d'échapper à la
boule de l'homme noir, et de traverser le vallon des
plaisirs.
Peronnik y songea longtemps, et il
lui sembla enfin qu'il pourrait réussir. Ceux qui sont forts
vont chercher le danger avec leur force, et, le plus souvent,
ils y périssent ; mais les faibles prennent les choses de
côté. Ne pouvant espérer de combattre le géant, l'idiot
résolut d'avoir recours à la ruse. Quant aux difficultés,
il ne s'en effraya pas ; il savait que les nèfles sont dures
comme cailloux quand on les cueille, et qu'avec un peu de
paille et beaucoup de patience elles finissent, pourtant,
par mollir.
Il fit donc tous ses préparatifs pour
l'heure ou le géant devait paraître à l'entrée du bois.
Il arrangea d'abord un licou et une entrave de chanvre noir,
un lacet à prendre les bécasses, dont il trempa les crins
dans l'eau bénite, une poche de toile qu'il remplit de glu
et de plumes d'alouettes, un chapelet, un sifflet de sureau
et un morceau de croûte frotté de lard rance. Cela fait,
il émietta le pain de son déjeuner le long de la route que
suivait Rogéar, sa jument et son poulain de treize mois.
Tous trois parurent à l'heure ordinaire
et traversèrent la pâture, comme ils le faisaient tous les
jours : mais le poulain, qui marchait la tête basse et flairant
la terre, sentit les miettes de pain et s'arrêta pour les
manger, de sorte qu'il se trouva bientôt seul et hors de
vue du géant. Alors Peronnik s'approcha doucement ; il lui
jeta son licou, attacha deux de ses pieds avec l'entrave,
sauta sur son dos et le laissa aller à sa fantaisie, car
il était bien sûr que le poulain, qui connaissait le chemin,
le conduirait au château de Kerglas.
Le jeune cheval prit effectivement,
sans hésiter, une des routes les plus sauvages, marchant
aussi vite que le lui permettait l'entrave.
Peronnik tremblait comme une feuille,
car tous les enchantements de la forêt se réunissaient pour
l'effrayer. Tantôt il lui semblait qu'un gouffre sans fond
s'ouvrait devant sa monture, tantôt les arbres paraissaient
s'enflammer et il se trouvait au milieu d'un incendie ;
souvent, au moment de passer un ruisseau, le ruisseau devenait
torrent et menaçait de l'emporter ; d'autres fois, quand
il suivait un sentier, au pied de la colline, d'immenses
rochers avaient l'air de se détacher et de rouler vers lui
pour l'écraser. L'idiot avait beau se dire que c'étaient
des tromperies du magicien, il sentait sa moelle se refroidir
de peur. Enfin il se décida à enfoncer son bonnet sur ses
yeux pour ne rien voir et à laisser le poulain l'emporter.
Tous deux arrivèrent ainsi dans une
plaine où cessaient les enchantements. Alors Peronnik releva
son bonnet et regarda autour de lui.
C'était un lieu aride et plus triste
qu'un cimetière. De loin en loin, on voyait les squelettes
des gentilshommes qui étaient venus pour chercher le château
de Kerglas. Ils étaient là, étendus à côté de leurs chevaux,
et des loups gris achevaient de ronger leurs os.
Enfin l'idiot rencontra une prairie
ombragée tout entière par un seul pommier si chargé de fruits
que les branches pendaient jusqu'à terre. Devant l'arbre
était le korigan tenant à la main l'épée de feu qui réduisait
en cendres tout ce qu'elle touchait.
A la vue de Peronnik, il jeta un cri
semblable à celui de la corneille de mer et leva son épée
; mais, sans paraître s'étonner, le jeune garçon ôta son
bonnet avec politesse.
- Ne vous dérangez pas, mon petit
prince, dit il ; je veux seulement passer pour me rendre
à Kerglas, où le seigneur Rogéar m'a donné rendez-vous.
- A toi ? répond le nain. Et qui es-tu
donc ?
- Je suis le nouveau serviteur de
notre maître, reprit l'idiot ; vous savez bien, celui qu'il
attend !
- Je ne sais rien, répliqua le nain,
et tu m'as tout l'air d'un affronteur.
- Faites excuse, interrompit Peronnik,
ce n'est pas mon métier ; je suis seulement preneur et dresseur
d'oiseaux. Mais, pour Dieu ! ne me retardez pas, car M.
le magicien compte sur moi, et même il m'a prêté son poulain,
comme vous voyez, pour que j'arrive plus tôt au château.
Le korigan remarqua, en effet, alors,
que Peronnik montait le jeune cheval du magicien, et il
commença à penser qu'il lui disait vrai. L'idiot avait d'ailleurs
l'air si innocent, qu'on ne pouvait le croire capable d'inventer
une histoire. Cependant il parut encore douter et il lui
demanda quel besoin le magicien avait d'un oiseleur.
- Un grand besoin, à ce qu'il paraît,
répliqua Peronnik, car, selon son dire, tout ce qui graine
et tout ce qui mûrit dans le jardin de Kerglas est à l'instant
dévoré par les oiseaux.
- Et comment feras-tu pour les empêcher
? Demanda le nain.
Peronnik montra le petit piège qu'il
avait fabriqué et dit qu'aucun oiseau n'y pouvait échapper.
- C'est ce dont je veux m'assurer,
reprit le korigan. Mon pommier est aussi ravagé par les
merles et par les grives ; tends ton piège, et, si tu peux
les prendre, je te laisserai passer.
Peronnik y consentit ; il attacha
son poulain à un arbre, s'approcha du tronc du pommier,
y fixa un des bouts du piège, puis il appela le korigan
pour tenir l'autre bout, tandis qu'il préparait les brochettes.
Celui-i fit ce que l'idiot demandait ; alors Peronnik tira
subitement le noeud coulant, et le nain se trouva lui-même
pris comme un oiseau.
Il poussa un cri de rage et voulut
se dégager mais 1e lacet , qui avait été trempé dans l'eau
bénite, résista à tous ses efforts. L'idiot eut le temps
de courir à l'arbre, d'y cueillir une pomme et de remonter
sur le poulain, qui continua sa route.
Ils sortirent ainsi de la plaine,
et se trouvèrent en face d'un bosquet composé des plus belles
plantes. Il y avait là des roses de toutes couleurs, des
genêts d'Espagne, des chèvrefeuilles rouges, et par-dessus
le tout, s'élevait une fleur mystérieuse qui riait ; mais
un lion à crinière de vipère courait autour du bosquet,
en roulant les yeux et faisant grincer ses dents comme deux
meules de moulin nouvellement repiquées.
Peronnik s'arrêta et salua de nouveau,
car il savait que devant les puissants un bonnet est moins
utile sur la tête qu'à la main. Il souhaita toutes sortes
de prospérités au lion ainsi qu'à sa famille, et lui demanda
s'il était bien sur la route qui conduisait à Kerglas.
- Et que vas-tu faire à Kerglas cria
l'animal féroce d'un air terrible.
- Sauf votre respect, répondit timidement
l'idiot, je suis au service d'une dame qui est l'amie du
seigneur Rogéar, et qui lui envoie, en présent, de quoi
faire un pâté d'alouettes.
- Des alouettes, répéta le lion, qui
passa la langue sur ses moustaches, voilà bien un siècle
que je n'en ai mangé. En apportes-tu beaucoup ?
Tout ce que peut tenir ce sac, monseigneur,
répondit Peronnik, en montrant la poche de toile qu'il avait
remplie de plumes et de glu.
Et, pour faire croire ce qu'il disait,
il se mit à contrefaire le gazouillement des alouettes.
Ce chant augmenta l'appétit du lion.
- Voyons, reprit-il, en s'approchant,
montre-moi tes oiseaux ; je veux savoir s'ils sont assez
gros pour être servis à notre maître.
- Je ne demanderais pas mieux, répondit
l'idiot; mais si je les tire du sac, j'ai peur qu'ils ne
s'envolent.
- Entrouvre-le seulement pour que
j'y regarde, préliqua la bête féroce.
C'était justement ce que Peronnik
espérait ; il présenta la poche de toile, au lion, qui y
fourra la tête pour saisir les alouettes, et se trouva pris
dans les plumes et dans la glu. L'idiot serra vite le cordon
du sac autour de son cou, fit le signe de la croix sur le
noeud pour le rendre indestructible ; puis, courant à la
fleur qui riait, il la cueillit et repartit à toute la vitesse
de son poulain.
Mais il ne tarda pas à rencontrer
le lac des dragons, qu'il fallait traverser à la nage, et,
à peine y fut-il entré, que ceux-ci accoururent de toutes
parts pour le dévorer.
Cette fois, Peronnik ne s'amusa pas
à leur tirer son bonnet ; mais il se mit à leur jeter les
grains de son chapelet comme on jette du blé noir aux canards,
et, à chaque grain avalé, un des dragons se retournait sur
le dos et mourait, si bien que l'idiot put gagner l'autre
rive sans aucun mal.
Restait à traverser le vallon gardé
par l'homme noir. Peronnik l'aperçut bientôt à l'entrée,
enchaîné au rocher par le pied, et tenant à la main une
boule de fer qui, après avoir frappé le but, lui revenait
d'elle-même. Il avait autour de la tête six yeux qui veillaient
habituellement les uns après les autres ; mais, dans ce
moment, il les tenait tous six ouverts. Peronnik sachant
que, s'il était aperçu, la boule de fer l'atteindrait avant
qu'il eût pu parler, prit le parti de se glisser le long
du taillis. Il arriva ainsi, en se cachant derrière les
buissons, à quelques pas de l'homme noir. Celui-ci venait
de s'asseoir, et deux de ses yeux s'étaient fermés pour
se reposer. Peronnik, jugeant qu'il avait sommeil, se mit
à chanter à demi-voix le commencement de la grand-messe.
L'homme noir parut d'abord étonné ; il redressa la tête
; puis, comme le chant agissait sur lui, il ferma un troisième
oeil. Peronnik entonna alors le Kyrie eleison sur le ton
des prêtres qui sont possédés par le diable assoupissant.
L'homme noir ferma son quatrième oeil et la moitié du cinquième. Peronnik commença
les vêpres ; mais, avant qü'il fût arrivé au Magnificat,
l'homme noir était endormi.
Alors, le jeune garçon prit le poulain
à la bride pour le faire marcher doucement par les endroits
couverts de mousses, et, passant près du gardien, il entra
dans la vallée des plaisirs.
C'était ici l'endroit le plus difficile,
car il ne s'agissait plus d'éviter un danger, mais de fuir
une tentation. Peronnik appela tous les saints de la Bretagne
à son aide.
Le vallon qu'il traversait était semblable
à un jardin rempli de fruits, de fleurs et de fontaines
mais les fontaines étaient de vins et de liqueurs délicieuses,
les fleurs chantaient avec des voix aussi douces que les
chérubins du paradis, et les fruits venaient s'offrir d'eux
mêmes. Puis, à chaque détour d'allée, Peronnik voyait de
grandes tables servies comme pour des rois; il sentait la
bonne odeur des pâtisseries qu'on tirait du four, il voyait
des valets qui semblaient l'attendre ; tandis que, plus
loin, de belles jeunes filles, qui sortaient du bain et
qui dansaient sur l'herbe, l'appelaient par son nom et l'invitaient
à conduire le bal.
L'idiot avait beau faire le signe
de la croix, il ralentissait insensiblement le pas du poulain
; il levait le nez au vent pour mieux sentir la fumée des
plats et pour mieux voir les baigneuses ; il allait peut-être
s'arrêter et c'en était fait de lui, si le souvenir du bassin
d'or et de la lance de diamant n'eût, tout à coup, traversé
son esprit ; il se mit aussitôt à siffler dans son sifflet
de sureau pour ne pas entendre les douces voix, à manger
son pain frotté de lard rance pour ne pas sentir l'odeur
des plats, et à regarder les oreilles de son cheval pour
ne pas voir les danseuses.
De cette manière, il arriva au bout
du jardin, sans malheur, et il aperçut enfin le château
de Kerglas.
Mais il en était encore séparé par
la rivière dont on lui avait parlé et qui n'avait qu'un
seul gué. Heureusement que le poulain le connaissait et
entra dans l'eau au bon endroit.
Peronnik regarda alors autour de lui
s'il ne verrait pas la dame qu'il devait conduire au château,
et il l'aperçut assise sur un rocher ; elle était vêtue
de satin noir et sa figure était jaune comme celle d'une
Mauresque.
L'idiot tira encore son bonnet et
lui demanda si elle ne voulait point traverser la rivière.
-Je t'attendais pour cela, répondit
la dame ; approche que je puisse m'asseoir derrière toi.
Peronnik s'approcha, la prit en croupe
et commença à passer le gué. Il était à peu près au milieu
du passage quand la dame lui dit:
- Sais-tu qui je suis, pauvre innocent
?
- Faites excuse, répondit Peronnik
; mais, à vos habits, je vois bien que vous êtes une personne
noble et puissante.
- Pour noble, je dois l'être, reprit
la dame, car mon origine date du premier péché ; et pour
puissante, je le suis, car toutes les nations cèdent devant
moi.
- Et quel est donc votre nom, s'il
vous plait, madame ? demanda Peronnik.
- On m'appelle la Peste, répliqua
la femme jaune.
L'idiot fit un bond sur son cheval
et voulut se jeter dans la rivière, mais la Peste lui dit
:
- Reste en repos, pauvre innocent,
tu n'as rien à craindre de moi, et je puis au contraire
te servir.
- Est-ce bien possible, que vous ayez
cette bonté, madame la Peste ? dit Peronnik, en tirant cette
fois son bonnet pour ne plus le remettre ; au fait, je me
rappelle maintenant que c'est à vous de m'apprendre comment
je pourrai me débarrasser du magicien Rogéar.
- Il faut que le magicien meure !
dit la dame jaune
- Je ne demanderais pas mieux, répliqua
Peronnik, mais il est immortel.
- Ecoute, et tâche de comprendre,
reprit la Peste. Le pommier gardé par le korigan est une
bouture de l'arbre du bien et du mal, planté dans le paradis
terrestre par Dieu lui-même. Son fruit, comme celui qui
fut mangé par Adam et Eve, rend les immortels susceptibles
de mourir. Tâche donc que le magicien goûte à la pomme,
et je n'aurai ensuite qu'à le toucher pour qu'il cesse de
vivre.
- Je tâcherai, dit Peronnik ; mais
si je réussis, comment pourrais-je avoir le bassin d'or
et la lance de diamant, puisqu'ils sont cachés dans un souterrain
obscur qu'aucune clef forgée ne peut ouvrir ?
La fleur qui rit ouvre toutes les
portes, répondit la Peste, et elle éclaire toutes les nuits.
Comme elle achevait ces mots ils arrivèrent
à l'autre bord et l'idiot s'avança vers le château.
Il y avait devant l'entrée un grand
auvent pareil au dais sous lequel marche monseigneur l'évêque
de Vannes à la procession du Saint-Sacrement. Le géant s'y
tenait à l'abri du soleil, les jambes croisées l'une sur
l'autre, comme un propriétaire qui a rentré ses grains,
et fumant une corne à tabac d'or vierge. En apercevant le
poulain sur lequel se trouvaient Peronnik et la dame vêtue
de satin noir, il releva la tête et dit, d'une voix qui
retentissait comme le tonnerre
- Par Belzébuth, notre maitre ! c'est
mon poulain de treize mois que monte cet idiot !
- Lui-même, ô le plus grand des magiciens,
répondit Peronnik.
- Et comment as-tu fait pour t'en
emparer ? reprit Rogéar.
- J'ai répété ce que m'avait appris
votre frère Bryak, répliqua l'idiot. En arrivant sur la
lisière de la forêt, j'ai dit :
Poulain libre des pieds, poulain libre des dents,
Poulain, je suis ici, viens vite,
je t'attends
et le petit cheval est aussitôt venu.
- Tu connais donc mon frère ? reprit
le géant.
- Comme on connaît son maître, répondit
le garçon.
- Et pourquoi t'envoie-t-il ici ?
- Pour vous porter en présent deux
raretés qu'il vient de recevoir du pays des Mauresques :
la pomme de joie que voici, et la femme de soumission que
vous voyez. Si vous mangez la première, vous aurez toujours
le coeur aussi content qu'un pauvre homme qui trouverait
une bourse de cent écus dans son sabot ; et si vous prenez
la seconde à votre service, vous n'aurez plus rien à désirer
dans le monde.
- Alors, donne la pomme et fais descendre
la Mauresque, répondit Rogéar.
L'idiot obéit ; mais dès que le géant
eut mordu dans fruit, la dame jaune le toucha et il tomba
à terre comme un boeuf qu'on abat.
Peronnik entra aussitôt dans le palais,
tenant la fleur qui rit à la main. Il traversa successivement
plus de cinquante salles et arriva enfin devant le souterrain
à porte d'argent. Celle-ci s'ouvrit d'elle-même devant la
fleur qui éclaira l'idiot et lui permit d'arriver jusqu'au
bassin d'or et jusqu'à la lance de diamant.
Mais à peine les eut-il saisis, que
la terre trembla sous ses pieds ; un éclat terrible se fit
entendre, le palais disparut, et Peronnik se retrouva au
milieu de la forêt, muni des deux talismans, avec lesquels
il s'achemina vers la cour du roi de Bretagne. Il eut seulement
soin, en passant à Vannes, d'acheter le plus riche costume
qu'il pût trouver et le plus beau cheval qui fût à vendre
dans l'évêché du blé blanc.
Or, quand il arriva à Nantes, cette
ville était assiégée par les Français, qui avaient tellement
ravagé la campagne tout autour qu'il n'y restait plus que
des arbres qu'une chèvre pouvait brouter. De plus, la famine
était dans la ville, et les soldats qui ne mouraient point
de leurs blessures, mouraient faute de pain. Aussi, le jour
même où Peronnik arriva, un trompette publia-t-il dans tous
les carrefours que le roi de Bretagne promettait d'adopter
pour héritier celui qui pourrait délivrer la ville et chasser
les Français du pays.
En entendant cette promesse, l'idiot
dit au trompette :
- Ne crie pas davantage, et mène-moi
au roi, car je suis capable de faire ce qu'il demande.
- Toi, dit le trompette (qui le voyait
si jeune -et si petit), passe ton chemin, beau chardonneret
; le roi n'a pas le temps de prendre des petits oiseaux
dans les toits de chaume.
Pour toute réponse, Peronnik effleura
le soldat de sa lance, et, à l'instant même, il tomba mort,
au grand effroi de la foule qui regardait et qui voulut
fuir ; mais l'idiot s'écria :
- Vous venez de voir ce que je puis
faire contre mes ennemis ; sachez maintenant ce que je puis
faire pour mes amis.
Et, ayant approché le bassin magique
des lèvres du mort, celui-ci revint aussitôt à la vie.
Le roi, qui fut instruit de cette
merveille, donna à Peronnik le commandement des soldats
qui lui restaient ; et, comme avec sa lance de diamant l'idiot
tuait des milliers de Français, tandis qu'avec le bassin
d'or il ressuscitait tous les Bretons qui avaient été tués
il se débarrassa de l'armée ennemie en quelques jours et
s'empara de tout ce qu'il y avait dans leurs camps.
Il proposa ensuite de faire la conquête
des pays voisins tels que l'Anjou, le Poitou et la Normandie,
ce qui ne lui coûta que bien peu de peine ; enfin, quand
il eut tout soumis au roi, il déclara qu'il voulait partir
pour délivrer la Terre Sainte et il s'embarqua à Nantes,
sur de grands navires, avec la première noblesse du pays.
Arrivé en Palestine, il détruisit
toutes les armées qu'on envoya contre lui, força l'empereur
des Sarrasins à se faire baptiser, et épousa sa fille, dont
il eut cent enfants, à chacun desquels il donna un royaume.
Il y en a même qui disent que lui et ses fils vivent encore,
grâce au bassin et qu'ils règnent dans ce pays ; mais d'autres
assurent que le frère de Rogéar, le magicien Bryak, a réussi
à reprendre les deux talismans, et que ceux qui les désirent
n'ont qu'à les chercher.
http://perso.orange.fr/sejh/keltia/peronnik.html
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